La langue des signes québécoise,
porte d’entrée sur une nouvelle culture
Par Agathe Frenette (74), Psychoéducatrice, Adj. Chef de programme, Institut Raymond-Dewar et
Manon Pilon (79), Audiologiste, coordonnatrice clinique, Centre de Réadaptation MAB/Mackay
Septembre 2007
Nous connaissons tous de près ou de loin la langue des signes du Québec (LSQ). Alors que certains d’entre nous n’auront été que des témoins furtifs d’échanges gestuels entre deux personnes sourdes, d’autres sont en contact avec cette langue par des parents ou des amis. Dans notre cas, la LSQ fait partie de notre quotidien professionnel. Nous l’avons apprise non seulement pour communiquer avec les personnes sourdes que nous aidons mais aussi pour saisir davantage l’histoire, la culture, l’humour, les besoins de services des « Sourds ».
D’abord quelques précisions. Il y a plusieurs langues des signes puisqu’elles varient d’un pays à l’autre. La langue des signes québécoise (LSQ) est un amalgame des langues nord-américaine et française. Malgré une reconnaissance de la LSQ comme une langue de signes à part entière par des chercheurs de l’UQAM en 1993, elle n’a pas encore de statut officiel ou de reconnaissance législative au Québec contrairement à la langue des signes de la Suède, du Portugal, de la Finlande, de la Belgique ou de la France.
Un peu d’histoire. Il revient aux communautés religieuses d’avoir introduit autour de 1850 la langue des signes française et l’American Sign Language pour l’utiliser comme langue d’enseignement auprès d’enfants et d’adolescents sourds du Québec. Quelques décennies plus tard cependant, dans la foulée d’un plus grand mouvement des cultures occidentales, la langue des signes était mise de côté au profit de l’oralisme. C’est qu’on encourageait plutôt les élèves sourds à parler le français. Les énergies des enseignants furent dès lors consacrées non seulement aux exercices de voix et de prononciation mais aussi à limiter voire interdire l’utilisation des signes entre les élèves. Plusieurs personnes sourdes que nous rencontrons aujourd’hui sont des témoins précieux de cette époque qui a perduré jusqu’à la moitié du 20ième siècle. Pour ces derniers, c’est une période sombre de leur histoire ou de leur vie au cours de laquelle ils ont été privés d’une langue qui leur était naturelle, pour plusieurs, leur langue première.
C’est vers 1960, que les mêmes communautés religieuses ont réintroduit la langue des signes dans leurs écoles. D’ailleurs, ces écoles, vous les connaissez probablement ! Il y a l’Institution des Sourds de Montréal sur la rue St-Laurent (coin Jarry), l’Institution des Sourdes-Muettes sur la rue Berri, près du Café Cherrier (puisque pour plusieurs c’est aussi une référence!) et aussi l’Institut des Sourds de Charlesbourg. Ces collèges n’existent plus mais à Montréal, deux écoles du secteur public utilise la LSQ comme langue d’enseignement : l’école Gadbois de niveau primaire et la polyvalente Lucien-Pagé. Du côté anglophone, l’école Mackay existe depuis 1869 et est maintenant intégrée à la commission scolaire English Montreal. Elle accueille des étudiants de niveau primaire et secondaire dans quatre points de service et offre l’enseignement en ASL.
L’institut Raymond-Dewar et le Centre de Réadaptation MAB/Mackay où nous travaillons ne sont pas des écoles mais sont les deux centres de réadaptation de Montréal qui donnent des services aux personnes sourdes gestuelles de tous âges. Ces établissements, en plus d’offrir différents services, soutiennent les revendications de groupes communautaires et d’associations de personnes sourdes qui appuient une reconnaissance officielle de la langue des signes québécoise. Plusieurs Sourds anglophones qui ont comme langue maternelle l’ASL apprennent aussi la LSQ et sont donc impliqués dans la démarche.
La question est complexe. Les débats sont nombreux et de toute nature. A titre d’exemple, quelques mots sur un des débats important. Le mot « Sourd » avec une majuscule désigne les personnes qui s’identifient à la culture sourde. Elles ont elles-mêmes choisi cette appellation. Pour ces personnes la langue des signes est le centre de leur identité. Vous comprenez alors pourquoi toutes les questions reliées au fait qu’une grande proportion des personnes sourdes n’utilise pas la langue des signes pour communiquer sont difficiles à aborder avec les groupes qui revendiquent la reconnaissance de la LSQ.
Pour nous, la langue des signes québécoise c’est un grand réservoir de culture, d’histoire; un tissage qui oriente nos gestes et actions quotidiennes. Pour nous, c’est aussi ce que vous y avez vu dans ce moment furtif : des gestes gracieux ou saccadés, une poésie des mains qui donne le goût d’approcher un peu, d’apprendre quelques signes encore… Les « Sourds » sont maîtres dans l’art de communiquer avec gestes et expressions faciales. Ils utilisent des stratégies pour se faire comprendre et pour nous comprendre qui sont généralement très efficaces. Certains « Sourds » que nous connaissons sont de grands communicateurs !